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La Sténographie exacte de Conen de Prépéan, 1813, 1833

 
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mttiro



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Messages: 362

MessagePosté le: Dim 23 Oct 2011 6:57 pm    Sujet du message: La Sténographie exacte de Conen de Prépéan, 1813, 1833 Répondre en citant

Louis Félix Conen de Prépéan (1777-1837) est l'auteur de la Sténographie exacte ou l'Art d'écrire aussi vite qu'on parle,
première édition en 1813. Mais sa méthode a subi des évolutions importantes, pour aboutir à une approche nettement différente
en 1833, 6e édition, 64 pages, "entièrement refondue" (et titre modifié : La Sténographie ou l'Art d'écrire aussi rapidement
que parle un orateur).

http://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Félix_Conen_de_Prépean

J'examinerai les deux versions, directement ou indirectement, ainsi que la version latine.


1) Conen de Prépéan 1813

Sur la page de titre de la Sténographie exacte de 1813 figure cette devise qui eut paraît-il une certaine fortune :
"Abréger ses travaux, c'est prolonger la vie".

L'ouvrage de 1813 est consultable en ligne sur Google Books. Malheureusement, comme pratiquement toujours dans les numérisations,
les planches hors texte sous forme de dépliants ne sont pas numérisées correctement, le dépliage n'étant pas fait, ce qui est catastrophique
pour les livres anciens, présentés normalement sous ce format (les planches dans le texte étaient alors moins courantes qu'aujourd'hui).

Conen de Prépéan annonce que, dans son système phonographique d'aspect géométrique, il est parti du système Taylor-Bertin,
auquel il a fait subir des modifications.

Le système est censé convenir à "tous les sons que l'homme fait entendre dans quelque langue qu'il énonce", ce qui est une ambition
assez déraisonnable pour quelqu'un qui ne s'est pas même donné la peine d'étudier de près la prononciation d'un petit nombre de langues
avant d'annoncer qu'il va les noter toutes. Qu'en pense-t-on en Nouvelle Guinée, aux bords du Fleuve Jaune, ou dans le Mato Grosso ?

Conen de Prépéan, qui n'a pas froid aux yeux, annonce que "La Sténographie exacte admet onze [italiques] voyelles simples, qui sont
é, o, on, a, an, i, in, ou, u, un, eu. Il n'y a point d'autres sons élémentaires ; ils peuvent être prononcés la bouche plus ou moins ouverte
et avec une émission de voix plus ou moins forte ; mais notre organe ne peut soutenir un son simple, qui ne soit une
de ces onze [italiques] voyelles, dont l'union forme les diphtongues et les différents sons composés".

Même pour l'époque ces assertions sont curieuses. Une note à la fin du présent post montre pourquoi. Au surplus Conen n'est pas
un très bon phonéticien. Il y en a de meilleurs à son époque.

Dans ces conditions, qui, même vers 1800, pouvait sérieusement croire qu'un stock de onze voyelles va suffire à tout décrire ?
Tout va bien si on se contente d'examiner, disons, le latin classique, l'italien, l'espagnol, et quelques autres langues, mais après ça se gâte.

Avec son pauvre arsenal, Conen n'est même pas capable de décrire correctement sa propre langue maternelle : il ne tient tout d'abord pas compte
de la différence entre /e/ "dé" et /E/ "dais", entre /o/ "côte" et /O/ "cotte", et entre /2/ "deux" et /9/ "neuf" (notation SAMPA),
ce qui ne fait pas de lui le meilleur des guides. Heureusement, repentir à la page 52, il dit bien que, comme les voyelles peuvent être
"prononcées la bouche plus ou moins ouverte",
il y a une espèce de variante du "é", qui est le "ê long". Ainsi en Sténographie exacte, ce "ê" sera indiqué par un point sur le signe.
Les voyelles longues sont indiquées par un point sous le signe.

Au passage, à l'époque de Conen, et résiduellement encore aujourd'hui dans certaines variétés de français (Bourgogne, nord-est de la France,
il y a non seulement un "ê long", mais plutôt une brève et une longue. Ainsi, à l'époque de Conen, on avait ce petit système
à opposition de longueur et d'aperture :
/e/ "né" vs. /e:/ "née"
/E/ "mettre" vs. /E:/ "maître".
Etant doné que Conen ambitionnait à la fois de constituer une tachygraphie et de faire de cette tachygraphie une notation "exacte",
il lui aurait fallu ici quatre symboles distincts.

En tout cas, du point de vue de l'histoire des idées, ce que l'on touche du doigt ici, c'est une tension, que l'on retrouve chez d'autres auteurs anciens,
entre les objectifs un peu divergents qu'ils se fixaient pour la sténographie. Ils voudraient qu'elle serve à la fois de technique tachygraphique
et d'alphabet phonétique.
Cet amalgame est caractéristique du XIXe siècle. La dissociation a fini par s'opérer lorsque, après des développements divers où des auteurs
comme Pitman, Ellis, Bell, Sweet eurent leur part, fut finalement mis au point l'Alphabet Phonétique International (API, IPA).
Dès lors on distingue bien les outils de travail du sténographe et du phonéticien, même si la même personne peut s'occuper des deux domaines.
On observera en tout cas que les réflexions des sténographes eurent leur part dans les progrès de la notation phonétique,
épisode généralement peu connu des linguistes d'un côté, des sténographes de l'autre.

Plus loin, Conen manifeste sa croyance en l'existence d'un h aspiré, dont il donne l'impression qu'il le prononçait effectivement comme un /h/
(mais était-ce bien le cas ? ou était-ce une illusion, comme on s'en forme souvent sur sa propre prononciation ?), pour lequel
il fournit un signe bien inutile. Est-ce qu'un sténographe doit s'obséder sur la différence entre "l'aine" et "la haine" ?

Ce qui est intéressant chez Conen, auteur soigneux et réfléchi, ce sont les signes de ponctuation et des signes inusités en sténographie,
comme le "signe indiquant le changement d'interlocuteur, dans le dialogue", soit le signe égale.

A la page 56 commence le chapitre sur les "abréviations, applicables à toutes les langues et à toutes les écritures".
Il indique comment on peut abréger les mots, et propose une espèce d'analyse morphologique, mais sans la systématicité d'un Scott de Martinville.
Puis viennent des développements sur les verbes, etc. Les procédés abréviatifs sont donc déroulés avec soin.

L'auteur termine par une comparaison de sa Sténographie exacte avec celle de Taylor adaptée par Bertin. "Quoique la Sténographie exacte
n'omette aucun son, aucunes voyelles, elle est cependant plus rapide que celle de Taylor, qui ne tient aucun compte des voyelles
et diphtongues médiantes, et qui ne désigne toutes les voyelles initiales que par le point seul. Ce point coûte deux tems : le tracé et le lever de la plume".

Comme je l'ai indiqué dans mon post sur Coulon de Thévenot, un correspondant lyonnais de Gregg attirait l'attention de ce dernier sur le fait que Conen
avait suivi Coulon de Thévenot contre Taylor-Bertin en choisissant d'écrire intégralement les voyelles



2) Conen de Prépéan en latin, 1814

A peine publié, le traité de Conen de Prépéan a enflammé l'esprit d'un médecin belge, Jacques Bossuyt, qui en donna une traduction latine :
Stenographia exacta sive, Ars vocem loquentis scribendo excipiendi, methodus nova D[omi]ni Conen de Prépéan à Gallica linguâ ad Latinam deducta,
Additis qibusdam Belgicæ, Germanicæ, Anglicæ, Italicæ atque Hispanicæ linguæ contractionibus, studio J. Bossuyt.
Gandavi [Gand], 1814.

On peut s'en délecter ici :
http://www.archive.org/details/stenographiaexaca00cone

La préface de l'édition latine de Gand est de Bossuyt, non de Conen de Prépéan.

Je ne saisis pas exactement l'objectif de l'ouvrage. Est-il en latin pour pouvoir être lu par les personnes savantes qui ne connaissent pas le français ?
Il ne le semble pas, malgré ce que disent certains, dont Faulmann. S'agit-il d'appliquer la sténographie au latin ? Ce serait plutôt ça,
puisque les exemples sont en latin. Mais alors dans ce dernier cas, le système est un peu étrange, puisqu'il reprend les quatre voyelles nasales du français :
le latin de Cicéron avait peut-être bien une nasalisation en finale des mots, mais sans valeur de phonème, donc à ne pas noter.
Bossuyt mentionne le problème page 20, en disant que ses signes ne notent pas en fait des voyelles nasales. Bossuyt suit une vieille manie,
qui est que, dès qu'un ouvrage est important, il faut le latiniser, tout de suite, ou un peu après, ou un peu avant, le latin étant la langue des savants.

Chose intéressante, à partir de la page 51, Bossuyt fournit des contractions pour le néerlandais, l'allemand, l'anglais, l'italien et l'espagnol.
Par exemple il a un signe pour le suffixe "-ness" de l'anglais, pour le "-heit" / "-keit" de l'allemand, le "-ezza" italien, etc.

L'avantage de la numérisation de la Stenographia exacta latine, c'est que les tables finales ne sont pas complètement bousillées.

Quant à Jean Bossuyt, la Bibliographie gantoise de Ferdinand van der Haeghen, vol. 5, 1865 (en ligne) nous apprend qu'il était médecin
à Lichtervelde en 1790, qu'il entra en religion en 1831 et mourut dans le couvent de Froidmont-lez-Tournai en 1849.
Il dédia son ouvrage à John Quincy Adam (voir ma note en fin de ce post), grâce à quoi, par un heureux concours de circonstances,
nous pouvons le consulter sur Internet aujourd'hui.



3) Conen de Prépéan 1833

Quelques mots sur la version de 1833, celle qu'a étudiée Scott de Martinville, que je vais suivre maintenant.
En effet je ne suis pas arrivé à trouver en ligne cette édition très remaniée, en fait la plus importante pour la postérité de Prépéan,
celle qu'ont pu connaître des gens comme Duployé, même indirectement,
via Potel = Aimé Paris.

Ceci étant, Carl Faumann, dans sa Geschichte und Literatur der Stenographie, 1895, dit page 124 que, parmi les sténographes parlementaires,
il y a des praticiens de la première méthode (5ème édition) et de la deuxième (6ème édition) ; cela à la fin du XIXe siècle.

Ce pourrait être un handicap d'aborder un livre à travers un lecteurs tiers, mais l'esprit de Scott de Martinville est éminemment aiguisé,
et c'est toujours un plaisir de le lire.

Dans la version 1833, le système des voyelles notées s'est très nettement compliqué (voir p. 59 ans Scott). Pour le gérer est apparue
une opposition d'épaisseur de trait. Cette caractéristique fait l'objet d'une critique technique sévère
de la part de Scott. Je la cite in extenso ailleurs sur ce forum :
http://forumsteno.vosforums.com/post4218.html?highlight=#4218

Pour les consonnes, qui sont organisées fondamentalement sur la base de l'opposition de voisement (p / b, etc.),
les signes correspondants s'opposent par la grandeur. C'est ce qui sera repris par Duployé.
Et ici Scott soulève des objections très précises, comme à son habitude :

"J'ai groupé a dessein entre deux traits verticaux les consonnes que l'auteur nomme similaires,
parce que, dit-il, elles sont articulées par les mêmes organes; elles se distinguent
seulement en fortes et en faibles, et le signe qui les représente ne diffère que par la grandeur de la boucle
ou de la courbe qui se joint a la droite. L'auteur se fondant sur l'emploi plus ou moins fréquent des consonnes similaires,
consacre aux fortes, comme s'employanl plus souvent, le signe le moins étendu, et aux faibles, qui sont
plus employées, le signe le plus développé".

C'est exactement ce que fera Duployé, dont j'avais fait l'éloge ailleurs :
http://forumsteno.vosforums.com/post4142.html?highlight=#4142

Mais ici Scott offre une objection :
"Peut-être, pour le peu d'économie de temps qu'on en retire, eût-il été mnémonique d'agir en sens inverse,
car la grandeur appelle assez volontiers l'idée de force ; mais ce n'est pas la l'objection la plus sérieuse."

Scott se fonde ici sur un principe complètement différent de celui de la fréquence, et qui a sa légitimité :
le symbolisme motivé. Les consonnes françaises non voisées (ou sourdes) s'opposent aux voisées (ou sonores),
mais on peut aussi, comme l'ont fait certains phonéticiens, retenir plutôt l'opposition fortes / faibles,
qui est dans le vocabulaire de l'époque qui nous occupe. Si on s'arrête à cette idée d'opposition fortes / faibles,
on la mimera par la longueur du trait si on refuse de la mimer par son épaisseur (comme le fit Pitman)
ou par une petite sécante, comme le faisait Cadrès-Marmet, issu d'Aimé Paris 1822, Mais le système Aimé Paris standard,
à ma connaissance, ne pratique pas l'opposition ; il est aussi possible qu'ici Cadrès-Marmet ait suivi Conen de Prépéan
dans la version 1817.

Scott poursuit en expliquant ce qui est l'objection la plus grave :
"Est-il possible, lorsque l'on veut suivre un orateur, et que l'esprit est tendu a reproduire un son,
objet si fugitif et déjà si loin de nous lorsqu'il est prononcé, est-il possible, dis-je, que l'esprit dirige
la main avec assez de sûreté pour faire sentir des différences de grandeur qui ne sont que relatives?
Et si la boucle ou le crochet ne paraît, à la lecture, ni grande, ni petite, mais moyenne, j'aurai donc
à me décider pour la consonne faible ou pour la forte ?"

Ce principe condamne toutes les méthodes qui pratiquent des oppositions de grandeur, sur deux ou trois degrés,
ce qui est par exemple le cas de la Duployé ou de la Gregg.

Scott prévoit un contre-argument et le balaye : "Ce choix, dites-vous, sera déterminé par le sens.
Eh bien! alors j'en reviens à l'objection que j'ai déjà faite plus haut : si le sens suffit pour indiquer
la consonne forte ou la faible, pourquoi deux signes pour représenter des choses si faciles à distinguer ?"

Ceci est le coup de grâce. Ici Scott plaide pour un système du type Aimé Paris sans le nommer
(dans tout le traité de Scott, Aimé Paris est mentionné une fois, à propos de Cadrès-Marmet,
mais sa méthode n'est jamais soumise à examen, ce qui me fait me demander si par hasard ce ne serait pas
justement Aimé Paris l'auteur (1822) sont Scott a suivi les cours avec des effets mitigés (pp. 9-10,
passage que j'ai eu l'occasion de citer ailleurs).
Dans ce système Aimé Paris, en effet, un seul signe vaut pour p / b, t / d, k / g, etc., la désambiguïsation contextuelle
étant jugée suffisante.

Scott n'est pas content de la solution de Conen pour les groupes consonnantique (pr, pl, br, bl, etc.) :

"Je ferai remarquer ici un vice essentiel dans ce système de doubles consonnes, c'est que la figure
qui résulte de la jonction de plusieurs de ces couples de consonnes, n'est pas une conséquence
de leur forme particulière, ce qui charge inutilement la mémoire [...]. Si l'on me dit que le signe spécial
est plus simple que celui qui résulterait de la réunion des deux signes de consonnes, je répondrai
tant pis pour le système ; c'est que les signes sont mal choisis, c'est que les éléments ne sont pas des éléments."

Puis Scott passe au "redoublement des consonnes". Il n'élève pas l'objection que je ferais pour ma part, qui est l'inutilité
de cette signalisation. La gémination consonnantique ayant disparu dans le type de bas-latin qui a donné le français,
le français normalement prononcé ne présente, depuis les origines, aucun cas de /mm/, /ll/, etc. C'est bel et bien une prononciation
artificielle que de dire /grammEr/ au lieu du naturel /gramEr/ "grammaire", complication qui provient de l'illusion que bien
parler, c'est mimer la graphie, sans en laisser perdre une miette. Aussi n'ai-je pratiquement jamais entendu
un grammairien dire /grammEr/ : il provoquerait l'hilarité de ses semblables. Cette graphie correspond à une réalité latine,
car effectivement, en latin, on disait /grammatika/ "grammatica" ; elle ne correspond pas à une réalité française.
Même pour ceux qui tiennent absolument à cette afféterie oiseuse, car chacun agit comme il l'entend, on se demande bien
quel bénéfice ils en retireraient dans le cadre d'un système sténographique. Un système sténographique est censé être économique.

Ensuite Scott s'intéresse aux abréviations, pour une raison de principe :
"Le second mode de Sténographie de l'auteur, celui qu'il appelle Sténographie cursive, et qui, selon moi,
méritait seul ses efforts, parce que, seul, il marche au but, ne diffère de l'autre que par la suppression des signes
qui indiquent les voyelles longues et les voyelles prolongées, et par l'adjonction d'un système assez compliqué d'abréviations.
Je m'y arrêterai d'autant plus volontiers, que les abréviations, comme je l'ai dit dans l'Introduction, me paraissent le plus puissant auxiliaire
dans l'art de suivre graphiquement la parole; et toutes les fois que j'en rencontrerai une méthode rationnelle,
j'y donnerai toute mon attention."

La conclusion :
"Telle est, d'une manière générale, en y joignant les sténographismes dont j'ai déjà parlé, et qui consistent à réduire
à leur lettre initiale tous les mots qui se peuvent sous-entendre facilement, le système d'abréviations très remarquable
de M. Conen de Prépéan. Je crois fort possible, en faisant usage de tous les moyens qu'il indique, de suivre la parole d'un orateur
traitant de politique ou de littérature ; mais est-il bien certain qu'on serait lu, ou seulement qu'on pourrait se relire ? J'ose en douter.
Néanmoins le système de Sténographie cursive est logique et bien conçu, et l'un des plus rationnels que je connaisse ;
mais il exige beaucoup de mémoire et de promptitude d'esprit, ce qui doit nuire à sa popularité."

A la fin de son examen, Scott de Martinville se souvient qu'il est correcteur d'imprimerie. "On sait que l'écriture ordinaire est comprise
entre trois corps ou modules." Or malheureusement, "ce système ayant des mots qui s'écrivent en haut et d'autres en bas,
et donnant lieu a des monogrammes qui s'étendent au-dessus, et d'autres beaucoup au-dessous de la ligne principale,
il en résulte une écriture bizarre, divergente et d'un aspect désagréable". Une telle objection s'applique à bien d'autres systèmes géométriques :
Aimé Paris, Duployé, Prévost-Delaunay, Pitman, Gregg (mais un peu moins, d'autant que Gregg est un original mixte
géométrico-cursif à ovales couchés).
Les systèmes cursifs du genre Gabelsberger tombent très nettement moins sous cette condamnation :
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/38/Gabelsberger_shorthand_sample_1834_-_Von_dem_Zwecke.png

Il faut reconnaître qu'ici des jugements esthétiques parfois très chargés d'émotion
conduisent certains à rejeter toute méthode qui offre à la vue des tortillons étirés verticalement. C'est un des éléments qui font
que, suivant les préférences individuelles, on se sentira plus l'aise dans telle méthode que dans telle autre.

Scott de Martinville se fait l'écho d'une idée (p. 30) suivant laquelle "Il paraîtrait que M. Conen de Prépéan aurait fait à M. Marti
de nombreux emprunts pour constituer sa Sténographie exacte". L'Espagnol Marti s'était en partie inspiré de Coulon de Thévenot,
comme je l'ai indiqué ailleurs dans mon post sur Coulon.


--------

Notes

A - Note sur le nombre des langues connues à l'époque de Conen de Prépéan

On voit très bien comment l'estimation du nombre de langues parlées dans le monde a cru au fil du temps, pour arriver
à un ordre de grandeur respectable à l'époque de Conen de Prépéan, qui, pourtant, ne paraît en avoir aucune idée.

Les Grecs étaient au courant de la grande diversité ethnique et linguistique du Caucase, mentionnée par Hérodote. Strabon y compte 70 nations.
Etat actuel :
http://anthropology.net/2008/07/08/the-diversity-of-languages-in-the-caucasus/

Pline l'Ancien rapporte que le fameux Mithridate VI (134-63 avant J.-C.), roi du Pont, celui des poisons (la mithridatisation), connaissait
toutes les 22 langues de son royaume (actuelle Turquie et régions adjacentes). Pline indique que les Romains qui faisaient du commerce
dans la ville de Dioscurias, sur les bords de la Mer Noire (actuelle Soukhoumi), avaient besoin de 130 interprètes.
Les géographes arabes du Moyen Age étaient également impressionnés par ce que l'un d'entre eux avait appelé "jabal al-alsun",
la Montagne des langues.

Konrad Gesner, Mithridates de differentis linguis, 1555. Mentionne 130 langues. Donne le Notre Père en 22 langues.

Antoine Court de Gébelin, Monde primitif comparé et analysé avec le Monde moderne, 9 volumes, 1773-1782. 60 langues.

Au cours du XVIIe siècle, bond important : on passe de quelques dizaines à quelques centaines de langues.

L'éminent jésuite espagnol Lorenzo Hervas y Panduro (qui établit l'existence de la famille linguistique malayo-polynésienne = austronésienne),
dans son Catalogo delle lingue conosciute [...], 1784. Du même : Catalogo de las lenguas de las naciones conocidas,
6 volumes, 1800-1805. 300 langues.

Dans l'enquête linguistique de Peter Simon Pallas menée dans l'Empire russe, pour Catherine II, et étendue, publiée sous le titre
Linguarum Totius Orbis Vocabularia Comparativa (partie I, 1787 ; partie II, 1789) sont compilées des données sur 200 langues.

Johann Christoph Adelung & Johann Severin Vater, Mithridates oder allgemeine Sprachenkunde, 4 volumes, 1808-1817. 500 langues.

Adrienno Balbi, Atlas ethnographique du Globe ou classification des peuples anciens et modernes d'après leurs langues, 1824. 500 langues.

Donc vers 1800, on savait de manière certaine qu'il y avait plusieurs centaines de langues dans le monde, et, nouveau bond dans les estimations,
on entrevoyait qu'il devait y en avoir beaucoup plus, dans les 2000 (notre estimation actuelle est doublée ou triplée).
Il fallait donc pas mal de candeur à Conen de Prépéan pour s'imaginer qu'un petit nombre de voyelles élémentaires
allait rendre compte correctement de ce vaste arsenal.
A moins d'avoir, comme pas mal d'auteurs, des idées a priori sur ce à quoi devait ressembler toute langue. Mais ça ne vaut pas mieux.
Ceci n'enlève rien aux qualités de sa méthode par ailleurs.


B - Notule franchement excessive
sur l'exemplaire du Conen de Prépéan latin détenu par John Quincy Adams, 6ème président des Etats-Unis

Chose inattendue, la version latine Stenographia exacta, parue à Gand en 1814, due, on l'a vu, aux bons soins de Bossuyt,
est dédié à John Quincy Adams (1767-1848), qui fut président des Etats-Unis de 1825 à 1829. Adams avait été étudiant à Leyde
dans sa jeunesse (il suivait son père ambassadeur, qui fut ultérieurement lui-même président), et il connaissait le néerlandais et le français.
En 1808 Adams avait été nommé ambassadeur en Russie, et surtout, en 1812, il avait négocié le Traité de Gand,
qui mettait un terme à la Guerre de 1812 entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne.
C'est pourquoi ces deux derniers faits sont mentionnés dans la dédicace.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Traité_de_Gand

Quincy Adams accusa réception de l'ouvrage par une aimable lettre reproduite ici, dans Le Spectateur belge,
de Léon De Foere, 1815, page 195 :
http://books.google.fr/books?id=czBbAAAAQAAJ&dq=j+bossuyt+gand+quincy+adams&source=gbs_navlinks_s

Adams y dit notamment : "Des Arts que vous cultivez de préférence, le premier est parmi les Arts le plus intéressant à l'humanité,
et le second est parmi ceux qui doivent contribuer aux progrès de l'esprit humain. La Sténographie est un Art moderne susceptible
de grands perfectionnemens et dont toute l'utilité n'est pas généralement connue. Je voudrois qu'il formât une partie essentielle
de l'éducation des hommes destinés à la profession des sciences. Votre Ouvrage prouve combien vous en sentez l'importance.
Accélérer la communication des idées, c'est en quelque sorte triompher du temps et de l'espace. Puissiez-vous, Monsieur,
jouir de ce triomphe".

Ces propos ne sont pas de désinvolte courtoisie, car Quincy Adams, surnommé Old Man Eloquent, était un homme studieux et très instruit,
d'ailleurs austère, scrupuleux. Sa seule excentricité connue, à part l'innovation du port du pantalon lors de son investiture,
fut la bizarrerie, du reste parfaitement involontaire et subie par politesse diplomatique,
d'avoir partagé pendant quelques mois la Maison Blanche avec un hôte inattendu en ces lieux :
un alligator mis en pension par Lafayette en 1826 (on se demande quelle mouche avait piqué le Héros des deux Mondes,
qui, à vrai dire, s'était fait refiler l'animal par un admirateur américain, et brûlait de se défaire de ce cadeau tout en dents,
ou alors de dérider le président ; en repartant pour le Vieux continent, Lafayette récupéra son animal).
Adams y trouva quelque amusement au spectacle des invités qui décampaient à la vue du crocodilien.
Sur un usage actuel d'Alligator mississippiensis :
http://www.foodspotting.com/places/16990-prejean-s-lafayette/items/15834-fried-alligator

Adams était un polyglotte, notamment lecteur de latin, parfaitement capable de comprendre la Stenographia exacta :
http://en.wikipedia.org/wiki/List_of_multilingual_Presidents_of_the_United_States#John_Quincy_Adams
Et surtout, pour ce qui nous occupe, Adams avait lui-même étudié la sténographie quand il était étudiant en droit, peu avant 1790.
J'ignore avec quelle méthode.
Il n'est donc pas impossible qu'il ait au moins feuilleté la Stenographia exacta qu'un inconnu lui dédiait,
et qui lui aurait procuré un délaissement bienvenu au milieu de ses travaux ingrats pour le bien commun.

L'ouvrage numérisé accessible sur Internet Archive est d'ailleurs celui-là même que Bossuyt a offert à Quincy Adams, et provient
de l'énorme bibliothèque de ce dernier, recueillie ensuite à la Boston Public Library, puis numérisé :
http://www.archive.org/details/johnadamsBPL

C'est pourquoi, sans avoir à franchir l'Atlantique, on peut contempler la dédicace tracée en latin
de la main ferme de Bossuyt en 1814 :
Stenographia Exacta Illustri Viro Johanni Quincy Adams
(La Stenographie exacte, [dédiée à] l'homme illustre John Quincy Adams)
http://www.archive.org/stream/stenographiaexaca00cone#page/n3/mode/2up
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