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Le mot sténographique et les autres mots
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mttiro



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MessagePosté le: Lun 10 Juin 2019 1:51 pm    Sujet du message: Le mot sténographique et les autres mots Répondre en citant

Conventions pour le décompte des mots écrits et pour l’estimation des vitesses de prise de notes


La sténographie a été conçue avec pour objectif pratique majeur (quoique non unique) de noter la parole volante. Donc du discours oral. Mais, inévitablement, l’apprentissage de la sténographie a recours à des exercices de dictée à partir de textes écrits.

L’appréciation de la vitesse de prise de notes en sténographie repose ainsi en définitive sur des conventions quant à la définition des unités notationnelles qui sont décomptées par unité de temps, typiquement la minute (éventuellement après un handicap de défalcation pour tenir compte des erreurs).

Pour être rigoureux, d’ailleurs, il faudrait aussi préciser chaque fois la durée totale de la prise de notes. Une vitesse annoncée pour 1 minute, ou 5 minutes, ou plus, ne s’interprétera pas de la même façon, à cause de la fatigue due au nombre et à l’ampleur des mouvements de la main.

C’est l’occasion de confronter ici plusieurs modes de calcul.


(1) Décompte linguistique usuel

Je prends cette petite phrase à analyser :
« Ça s’assimile facilement : c’est vrai et ce sera toujours vrai ».

Je considère qu’elle comporte 12 mots, suivant l’usage « linguistique » courant pour le français écrit. J’appelle cette convention « linguistique », car le critère de décompte repose sur la prise en compte de la fonction syntaxique des entités.

C’est par exemple la convention suivie par Grevisse (16ème édition, 2016), qui considère que l’apostrophe équivaut à un blanc dans « c’est », mais pas dans « quelqu’un », « presqu’île ». Grevisse donne l’exemple de cet article du Code civil : « Il n’y a pas de mariage lorsqu’il n’y a point de consentement », qui comporte pour lui 15 mots, mais qui peut être tenu pour ayant 10 « vocables » pour les usages de la linguistique de corpus.


(2) Décompte des analyseurs de texte

On peut soumettre ma petite phrase à des analyseurs de textes en ligne (text analyser). On constatera alors qu’ils ne suivent pas tous la même convention de calcul.

Si, pour mon petit exemple, j’utilise
https://www.online-utility.org/text/analyzer.jsp
il me donne 12 mots.

Si j’utilise
http://textalyser.net/index.php?lang=en#analysis
ou alors
http://fr.wordcounter360.com
il me donne 10 mots, puisqu’il compte un bloc de 2 mots associés par une apostrophe en cas d’élision (c’est, s’assimile) comme étant 1 mot.


(3) Décompte des sténographes

Par ailleurs, le « mot théorique sténographique » est une convention pédagogique qui, sauf erreur, résulte des calculs suivants, lesquels obtiennent le nombre de mots de façon indirecte, et non pas par un comptage direct.

Un texte d’exercice est divisé en syllabes orales, avec la convention que tous les e muets sont prononcés, y compris à la fin d’un mot. Une fois obtenu le nombre de syllabes S, on le divise par 1,8 (longueur conventionnelle du mot sténographique moyen en syllabes) pour obtenir le nombre de mots théoriques sténographiques M.

M = S / 1,8.

Par exemple prenons la gamme 4, page 34, dans Hautefeuille & Ramade, Cours de sténographie, système Duployé codifié, Hachette, 1981. Selon les conventions ci-dessus, ce texte compte 63 syllabes. Si on divise 63 par 1,8, on obtient 35, qui est effectivement le nombre de mots de la gamme annoncé par les auteurs.

La différence avec le décompte linguistique usuel (convention 1 ci-dessus) est important, car selon ce calcul la gamme de Hautefeuille & Ramade compte 42 mots, et non pas 35. Ce serait encore un peu différent si on suivait la convention de ceux des analyseurs qui, dans ce texte, comptent « n’avons » et « c’est » pour un mot et non deux ; on devrait alors obtenir un total de 40 mots.

La convention sténographique aboutit à une sous-estimation par rapport à la convention linguistique. En effet, dans l’exemple de ce court texte, 35 mots sténographiques correspondent à 42 mots linguistiques. Puisque (42 - 35) / 42 = 0,166..., ça veut dire que le sténographe diminue le nombre de mots qu’il annonce d’environ 17 % par rapport à l’estimation du « linguiste », au moins si on en juge par ce petit échantillon.

Ou, dit autrement, la cadence de dictée (en nombre de mots par minute) annoncée par le sténographe est plus rapide que la cadence estimée par le linguiste. Quand Hautefeuille dictait sa gamme nº 4 en 1 minute, il disait à ceux de ses élèves débutants en Duployé qui ne peinaient pas qu’ils arrivaient à une vitesse de 35 mpm. Mais le « linguiste », lui, considérait de son côté que les élèves atteignaient 42 mots à la minute.

C’est bien d’ailleurs ce qui résulte des notes que j’ai postées par ailleurs. Le point de vue (réaliste) des linguistes est que, pour la prononciation du français standard, on ne prononce pas tous les e dits muets de l’écriture. Dans ces conditions, le mot moyen du français oral ferait typiquement de 1,31 à 1,35 syllabes. On est loin en-dessous de 1,8 syllabes pour les sténographes.

Comme déjà dit, tout ceci mériterait d’être examiné sous le rapport des registres considérés, vu que le lexique varie selon les types de discours. Une conversation courante sur des sujets familiers emploiera des mots plus courts qu’un exposé technique portant sur le droit ou la médecine.

A cause de cette différence entre les thèmes qui font l’objet des discours oraux, lesquels influent sur la nature du lexique, on est fondé à estimer la vitesse de prise sténographique en nombre de syllabes par minute plutôt qu’en nombre de mots par minutes.

Mais, ceci posé, reste à définir la syllabe. Pour le besoin des exercices utilisés par les professeurs qui enseign(ai)ent la sténographie, la convention établie au début du XXe siècle a été de considérer qu’on prononce systématiquement les e muets. Cette convention se justifie si on imite la façon de dicter des instituteurs, à vitesse lente et avec sur-articulation, et dont un passage autrefois célèbre de Marcel Pagnol dans sa pièce Topaze évoque la manière (on en trouvera deux versions sur Internet). Cette manière de faire est parfaitement fondée pédagogiquement, en tout cas pour des enfants.

En revanche, pour ce qui est du français standard, les e muets de l’écrit ne sont généralement pas oralisés. Ça signifie que, une fois sorti du monde pédagogique, le sténographe qui note la parole entendra le plus souvent /ptit/ pour « petite », ou /pətit/ dans un discours plus surveillé, et non pas /pətitə/, sauf évidemment si le locuteur a un accent méridional. Si l’univers pédagogique a sa cohérence, il ne recouvre que très imparfaitement le monde de l’expérience quotidienne.

En tout cas il faut se poser une question un peu impertinente : les systèmes sténographiques français ont-ils été conçus pour analyser le mot « petite » comme comportant 3 voyelles, dont une finale ? En tout cas pour ce qui est de la méthode Duployé, sous ses diverses versions historiques qui se sont succédées en près d’un siècle, il est bien clair que non, les e muets finaux ne sont évidemment pas notés, car s’ils l’étaient, ce serait absurde du point de vue ergonomique.

On se trouve donc dans une situation paradoxale où une coutume pédagogique se trouve en contradiction avec une implication concrète entraînée par l’objectif même de ce qui est enseigné.


(4) Le mot dactylographique

On peut se poser la question de savoir si, en tout cas à partir d’une certaine époque, l’influence du décompte dactylographique n’aurait pas pu se faire sentir sur les sténographes. Pour les besoins de la dactylographie, l’unité pertinente est la frappe d’une touche, produisant un caractère. Que la dactylo tape un discours entendu ou copie un texte écrit ou improvise une lettre, sa vitesse ne peut guère s’estimer autrement qu’en nombre de frappes par unité de temps (pour simplifier je fais abstraction du geste nécessaire à la commande du levier de retour de chariot avec saur de ligne pour les vieilles machines mécaniques), ou, plus réalistement encore, en nombre de caractères imprimés par unité de temps, dans la pratique, des caractères par minute (cpm).

La dactylo doit produire du texte écrit, avec tous les e muets de l’orthographe. Comme les cours de sténographie étaient typiquement associés à des cours de dactylographie, est-ce que cette proximité pédagogique a influé sur le décompte des mots sténographiques ?

Comme on le sait, le mot dactylographique est défini sur la base de 1 mot = 5 caractères, y compris bien sûr les espaces et les signes de ponctuation. C’est de cette manière que sont estimées le vitesses dactylographiques en mots par minute.


(5) Comparaisons internationales

Enfin, la comparaison des vitesses sténographiques en français (en mots / minutes, mpm) et en anglais (words per minute, wpm) doit tenir compte du fait que la convention française est 18 syllabes pour 10 mots, tandis que la convention anglaise est 14 syllabes pour 10 mots. L’oubli de ces divergences aboutit à des quiproquos.


(7) Le mot phonologique

Juste une note allusive, car ça nous emmènerait trop loin. Le français n’ayant pas d’accent de mot propre, mais un accent de groupe, on peut définir grossièrement un « mot » phonologique comme étant un ensemble de lexèmes enchaînes prononcés « d’une seule émission de voix », avec les liaisons et élisions usuelles.

Par exemple, en français parlé courant, dans « Il ne le lui a pas dit, ce qui est tout de même limite » sera par exemple /illɥapadi skjɛtudmɛmlimit/ avec deux groupes de syllabes portant chacun un contour intonatif propre.
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fred



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MessagePosté le: Lun 10 Juin 2019 6:30 pm    Sujet du message: Répondre en citant

Comme vous le dites bien, tout cela n’était que convention, aussi pratique pour la pédagogie que pour les concours. Peu importe si elle n’était pas très exacte, il faut bien reconnaître que cette convention a bien servi la sténo. On n’en demandait pas davantage.
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mttiro



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MessagePosté le: Mar 11 Juin 2019 8:25 am    Sujet du message: Répondre en citant

Il est de fait qu’une convention, qu’elle qu’elle soit (tout de même sous la réserve qui va venir), était nécessaire, et rendait les services qu’on en attendait.

Ce qui demeure troublant pour moi est, comme je l’ai indiqué plus haut, ceci : il y a une incohérence flagrante entre (1) l’annonce que l’objectif premier et prédominant de la sténographie est de noter la parole (réelle), et (2) la convention pour le décompte des mots, qui repose sur une prononciation massivement fictive.

La structure des sténographies françaises, en tout cas de la Duployé, repose sur l'observation évidente que, en français standard, on ne prononce généralement pas les -e muets orthographiques, en tout cas en finale.

Mais la convention pédagogique pour estimer la progression des élèves exige qu’on fasse comme si c’était le contraire, c’est-à-dire qu’elle suppose une prononciation systématique des e muets finaux.

Je trouve cette contradiction proprement stupéfiante. Et je cherche pour le moment quelle pourrait bien être sa justification. Il se peut qu’une explication ait été produite au moment où la convention de décompte a été établie, mais je ne la connais pas. Les sténographes de l’époque ne pouvaient pas ignorer l’incoherence.

On pourrait m’objecter ceci. Si ma mémoire ne me trahit pas, au départ, Duployé encourageait la notation des liaisons. Pendant une période au XIXe siècle, on s’est beaucoup intéressé aux notations phonétiques ou phonologiques, et certains opinaient que la sténographie pouvait, entre autres offices, noter précisément la prononciation. Si c’est l’objectif qu’on vise, on devra évidemment noter les liaisons, les élisions, et tout autre phénomène du français parlé observé.

Mais les sténographes Duployé, professionnels ou amateurs, ont rapidement renoncé à noter les liaisons, ce qui est on ne peut plus raisonnable. Ne serait-ce que parce que les liaisons obligatoires sont totalement prévisibles par règle. Et que, dans le cas professionnel, les notes sténographiques devant aboutir à une publication imprimée, on n’avait pas à se préoccuper de savoir si l’orateur Dupont multipliait les liaisons facultatives ou pas, pas plus qu’on n’avait à noter les manières de dire de l’orateur Durand sous l'effet de son accent régional.

Conclusion : il est rationnel de ne pas noter les liaisons, mais il est irrationnel de comptabiliser des e muets.
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fred



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MessagePosté le: Mar 11 Juin 2019 11:55 am    Sujet du message: Répondre en citant

Je pense que le problème n'est pas de noter les "e" muets, mais simplement de compter des syllabes écrites, et non orales, tout comme on les compte en poésie. Là encore, ce n'est qu'une convention, qui fait fi des transformations de la prononciation au cours du temps. Si l'on veut réciter des alexandrins, il faut bien qu'ils fassent toujours douze syllabes, quelle que soit la prononciation du moment.

Comme on avait déjà une convention permettant de compter les syllabes de la poésie, pourquoi s'embêter à en trouver une autre pour compter les syllabes d'un texte dicté, d'autant que, justement, la prononciation change avec le temps, et que, si on fondait cette convention sur des façons de parler de l'époque, elle finirait par ne plus être utilisable dès que la mode orale aurait changé.

D'autre part, si je prononce "pomme" en une seule syllabe, il faut bien que je l'écrive en sténo avec trois signes : P + O + M. Le fait de compter ce "M" comme une syllabe entière permet simplement de noter le fait d'écrire cette consonne (avec le temps que ça prend de le faire). Le fait qu'on prononce ici une seule ou bien deux syllabes n'entre pas en ligne de compte, puisqu'il s'agit d'une convention qui régit un temps donné par rapport à un nombre de syllabes écrites (et non orales) théoriques donné.

Comme notre écriture reste relativement fixe (malgré les multiples réformes de l'orthographe !) comparée à l'évolution de la parole, il me semble donc sage d'avoir fondé cette convention sur l'écriture, bien que ça puisse paraître paradoxal considérant l'aspect "oral" de la sténo.
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mttiro



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MessagePosté le: Mar 11 Juin 2019 1:02 pm    Sujet du message: Répondre en citant

Votre hypothèse que l’origine de la convention sténographique, à chercher du côté de la versification classique, mérite examen. Vu le poids des souvenirs scolaires (parfois encombrants et néfastes quand ils sont hors sujet), la chose n’est pas impossible.

D’autant qu’on faisait des diérèses, comme je l’ai fait observer, puisque effectivement, on prenait en compte les syllabes graphiques, un comble pour des sténographes, je persiste à le dire.

Par exemple, on comptait anciennement « rien » comme dissyllabique en sténographie. Ceci a aussi pour effet de multiplier le nombre des syllabes, et contribue à l’établissement de la convention de conversion 100 mots = 180 syllabes.

N’empêche que c’est tout de même un peu curieux. Je veux bien que la prononciation change au cours du temps, mais, sauf erreur, déjà à l’époque de Corneille. Racine, Molière, Boileau, Bossuet, Sévigné, on ne prononçait plus les -e finaux de l’orthographe dans le français de Paris. La syllabation poétique était déjà une convention archaïsante extrêmement artificielle.

Je serais donc moins charitable que vous. Je suis d’avis que, quelque soit l’origine de la convention, elle témoigne d’une indubitable propension à la routine dans certains milieux intellectuels français, spécialement pour ce qui touche à l’enseignement.

Je ne suis pas sensible à l’argument POM, car la convention dont nous parlons doit valoir indépendamment du système utilisé. Si vous avez un système sténographique où vous ne notez pas une voyelle (sonore) intérieure, vous aurez PM en deux signes joints, le contexte linguistique et thématique opérant la désambigüisation.

Duployé est mort en 1912. Que pouvait-il bien penser du fait de compter des syllabes graphiques quand on est sténographe ?

Dans Sténographie Duployé [...] par les frères Duployé (je regarde la 13ème édition), Suppression des lettres inutiles, article 1er, il est dit : « L’E muet et la lettre H, ne se prononçant jamais en français, n’ont donc aucune raison de figurer dans notre alphabet sténographique français ».

Bien entendu, quand on veut désigner un phonème consonantique, la convention est de le prononcer non pas seul, comme le feraient les phonéticiens, mais en le faisant suivre de e (j’ai même eu une maîtresse qui suivait cette convention pour désigner les lettres, et j’ai donc appris à dire le petit ke (c) et le grand ke (q)). C’est pourquoi le même ouvrage des Duployé, quand il donne des modèles de découpages phonologiques, s’agissant du mot « méthode », écrit ceci :
m.é.t.o.de

Ils procèdent ainsi parce que les Français renâclent à écrire m.é.t.o.d, avec un d tout seul en finale (apparemment ça les trouble, on ne sait pas pourquoi), mais c’en est l’équivalent, rien de plus. Ça n’implique nullement de considérer le d comme suivi d’un e muet intrinsèque.
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fred



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MessagePosté le: Jeu 13 Juin 2019 8:51 am    Sujet du message: Répondre en citant

Je ne suis pas d'accord. Pour la plupart des gens ayant appris à écrire avant 1960, une consonne prononcée en fin de mot suivi d'un "e" écrit était obligatoirement considérée comme une syllabe à part entière. Et même si vous écrivez "pomme" avec seulement deux consonnes P+M, chacune représente bien une syllabe. C'est ainsi qu'on les a toujours comptées, traditionnellement, et cela ne me choque absolument pas. D'ailleurs, si vous coupez les mots en fin de ligne, vous séparez bien le mot "pom-me" en deux syllabes.
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mttiro



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MessagePosté le: Ven 14 Juin 2019 11:25 am    Sujet du message: Répondre en citant

Notre divergence est instructive, au sens plein.

Je vais donc essayer d’en clarifier l’arrière-plan langagier et social, tel que je l’appréhende. Vous voudrez bien excuser ma longueur, ce qui suit étant strictement pour aficionados maniaques. Mais ça peut éventuellement intéresser d’autres lecteurs.


On peut considérer plusieurs critères de syllabation :

1 - Syllabation de l’oral

Pour des raisons que j’expose en note finale, la définition la plus intuitive et attendue de ce qu’est une syllabe, concerne la syllabe orale.

Cette syllabation et le décompte des syllabes se définissent dans une variété spécifiée, en particulier, pour le français, la variété considérée comme étant le français standard, au sens où Pierre Léon employait le terme dans son livre La Prononciation du français standard.

Par exemple, voici le nombre de syllabes des mots suivants dans la prononciation standard, en tout cas considérés isolément (voir plus bas) : cuisson 2, aujourd’hui 3, aviation 3, méthode 2, besace 2, huilée 2, économique 4, filière 2. On sait que certains se ces mots ne seraient pas décomptés ainsi par les sténographes, avec des conséquences inattendues.

Pour certains mots, peu nombreux, il peut y avoir variation en standard, entre locuteurs, et même chez un seul et même locuteur. Ainsi « hier » peut être monosyllabique ou dissyllabique.

2 - Syllabation de l’écrit

A partir du moment où on dispose d’une écriture alphabétique, on peut avoir besoin de découper les mots écrits en « syllabes écrites », très particulièrement quand se pose la question de la scission d’un mot trop long qui arrive en fin de ligne, à l’écrit manuscrit, et plus encore dans le cas des lives imprimés. Si par exemple on doit couper le mot français « économique », et si on souhaite une uniformité sociale, on doit disposer de règles pour ce découpage. On peut donc être conduit à analyser le mot écrit <économique> selon la syllabation <é.co.no.mi.que>. Si ce mot ne tient pas en entier en fin de ligne, on pourra être amené à le couper <économi-que> si on ne peut pas faire autrement (<écono-mique> étant jugé préférable). Cette convention conduit à considérer ce mot comme comportant 5 syllabes graphiques.

La correspondance entre syllabation orale et syllabation graphique peut, suivant les cas, être parfaite ou très divergente.

Vous avez donc parfaitement raison quant au découpage du mot *écrit* « pomme ». Je n’ai rien à y redire, bien sûr, puisque, comme je viens de le dire, il a sa légitimité inattaquable.

Mais inattaquable uniquement si on reste, comme c’est le cas du découpage des imprimeurs, dans le cadre de l’écrit. En effet cette convention concerne le mot écrit et pas du tout le mot oral. Ce mot oral, quand il est isolé, ou conçu comme tel, est structuré comme un monosyllabe /pɔm/ en français standard. Voir plus loin.

3 - Syllabation poétique

La syllabation poétique classique du français est régie par un troisième ensemble de règles. Le vers classique est composé d’abord pour être dit oralement, surtout quand il s’agit d’une œuvre théâtrale. Néanmoins les conventions retenues correspondent à un état nettement ancien de la prononciation de la langue, et ne reflètent plus la prononciation des grands auteurs du théâtre français classique, les Corneille, Racine, Molière, Rotrou, Crébillon, et une vingtaine d’autres.

La diérèse est systématique. Les e dits muets internes aux mots doivent être prononcés sous certaines conditions’ et pas prononcés sous d’autres conditions. Les e muets en finale de mot sont prononcés à l’intérieur d’un vers si le mot suivant commence par une consonne, mais pas si le mot suivant commence par une voyelle ; ils ne sont pas prononcés en fin de vers, et cela même si le mot initial du vers suivant commence par une consonne, y compris dans les cas où on a un enjambement.

La conséquence de ces conventions, est que, dans l’oralisation normée conservatrice des vers, si « pomme » est en fin de vers, il est monosyllabique (vers 8 dans le poème qui suit) : /pɔm/.

S’il est à l’intérieur d’un vers devant un mot commençant par une consonne, il est dissyllabique /pɔmə/ (vers 1, vers 3).

Bien que ça ne change pas le compte des syllabes, je signale cecinau passage. Si ce mot est à l’intérieur du vers devant un mot commençant par une voyelle, il est coupé à la manière enchaînée du français, sans respect pour les frontières de mot, en tout cas si le vers 12 ci-dessous est dit sans pause à l’hémistiche de l’octosyllabe, ainsi : /kɑ̃tɔ̃nɛpɔmekɔ̃nɛbɛl/, avec découpage /kɑ̃.tɔ̃.nɛ.pɔ.me.kɔ̃.nɛ.bɛl/. Vu le mode opératoire du français, qui aboutit à ne pas respecter l’intégrité sonore des mots à l’intérieur d’un groupe de souffle, on se trouve devant la situation un peu étrange où on désosse le mot « pomme » parce qu’on l’enchaîne avec « et », et d’avoir /pɔ.me/. Mais attention, si on fait une pause à l’hémistiche, alors, on aura ceci : /kɑ̃tɔ̃nɛpɔm ekɔ̃nɛbɛl/, donc à syllaber ainsi : /kɑ̃.tɔ̃.nɛ.pɔm e.kɔ̃.nɛ.bɛl/.

Voir ce poème de Géo Norge :

La petite pomme s'ennuie
De n'être pas encore cueillie.
Les autres pommes sont parties,
Petite pomme est sans amie.

Comme il fait froid dans cet automne !
Les jours sont courts ! Il va pleuvoir.
Comme on a peur au verger noir
Quand on est seule et qu'on est pomme.

Je n'en puis plus viens me cueillir,
Tu viens me cueillir Isabelle ?
Comme c'est triste de vieillir
Quand on est pomme et qu'on est belle.

Prends-moi doucement dans ta main,
Mais fais-moi vivre une journée,
Bien au chaud sur ta cheminée
Et tu me mangeras demain.


On constate donc que, au regard de la prononciation du français au XVIIe siècle, on est devant un ensemble de conventions archaïsantes en décalage considérable avec la réalité du français effectivement utilisé dans la vie courante, et cela même dans un style maîtrisé et soigné, celui des salons par exemple, où l’on fraye avec des Précieuses et des faiseurs de sonnets galants.

Quand l’enseignement de l’écrit se diffuse, il va sans dire qu’il s’accompagne d’un progrès culturel global considérable. Mais le réalisme oblige à constater aussi qu’il favorise un brouillage conceptuel sérieux quant à la compréhension de ce qu’est la langue française.

Chez beaucoup d’élèves, et, en fait, chez beaucoup de professeurs, et plus généralement, chez la majorité des Français peu ou prou instruits, la distinction entre écrit et oral est loin d’être aussi claire qu’elle *devrait* l’être si l’enseignement était correct. Il est possible toutefois que certains progrès aient été accomplis durant ces dernières dizaines d’années, les professeurs connaissant un peu mieux les méthodes d’analyse du français.

Des ces flottements on voit de multiples attestations, y compris chez les personnes d’un très haut degré d’instruction. Les uns croient que oi correspond a une seule voyelle (orale), au même titre que a. D’autres comprennent bien que ce signe correspond à deux phonèmes, mais au lieu de saisir que le premier est la « glissée » /w/, il analysent en o + a comme s’il s’agissait de deux syllabes (c’est ce qu’on trouve même dans le manuel des frères Duployé). D’autres croient que x correspond à une seule consonne (orale). Et ainsi de suite, sans fin.

Ce qui fait encore empirer la situation, c’est une incompréhension quasi générale du fonctionnement de l’orthographe française, dont j’ai parlé ailleurs, et sur lequel je ne reviens pas, et qui fait croire en particulier qu’on écrit le français « avec les 26 lettres de l’alphabet », alors que ce ne sont pas là les unités véritablement pertinentes.

Ainsi je dois dire que je suis très charitable devant ces confusions, d’autant que le Français moyen n’a aucune raison de se pencher sur les structures de sa langue orale et écrite, dont il n’a que faire.

Là où ça se gâte, toutefois, c’est quand on a à faire aux milieux de l’enseignement. Quand, comme ça m’est arrivé tout récemment, on lit des propos sur la langue française, que ces propos témoignent d’une incompétence grave sur un certain chapitre, et que, après enquête, on s’aperçoit qu’ils émanent d’un agrégé de grammaire (!) qui ne connaît pas son métier, et qui pourtant se trouve être salarié pour travailler au sein du Bureau du dictionnaire de l’Académie française (!), on est bien obligé de faire preuve d’un esprit critique en éveil. Si on regarde les choses froidement, on est bien obligé de constater que la compétence globale s’accompagne de grosses poches d’incompétence.

S’agissant du milieu des sténographes, je dirai à nouveau ceci. Les systèmes sténographiques français ont, depuis le début du XIXe siècle, quasiment toujours été conçus pour noter du français oral, et non pas pour opérer une conversion du français écrit usuel en français écrit sténographique. Et, vu la conception initiale des systèmes, cela vaut même lorsque la sténographie est utilisée pour prendre des notes de lecture à partir de livres.

Dans ces conditions, il est logique de syllaber les mots français selon le schéma (1) ci-dessus, et non pas selon les schémas (2) ou (3). Il est donc conceptuellement *aberrant* pour un sténographe de syllaber les mots français selon une convention de l’écrit ou bien selon une convention littéraire qui se trouve être à la fois (a) métrique et (b) archaïsante.

Bien entendu, ce jugement technique tranchant (mais qui n’aurait pas du tout choqué un Duployé, bien au contraire) ne m’empêche pas d’être sensible à des réalités sociales qui sont ce qu’elles sont. Ces réalités sociales comprennent, dans les milieux instruits, y compris les milieux de l’enseignement, pour m’exprimer sans trop de ménagements, la propension peu douteuse au conservatisme, tantôt sagement justifié par les réalités de l’exercice du métier, tantôt rigide et routinier.

C’est pourquoi, comme vous l’observez à juste titre, toute personne qui a accompli ne serait-ce que des études primaires, a eu à faire des dictées, à apprendre quelques poésies, et ainsi à se familiariser avec des conventions de syllabation scolaires et poétiques, qui, pour être en désaccord sérieux avec les réalités sonores du français, n’en finissent pas moins par se graver dans l’esprit, au point de créer des distorsions sérieuses dans la compréhension de la manière dont fonctionne le français parlé.

Qu’il faille faire avec les habitudes et même les ronrons du monde de l’École est une chose. Qu’on soit conduit à les approuver en est une autre. C’est de cette rupture qu’un Duployé rêvait à sa manière, et qui n’a pas eu lieu.

On pourra me faire observer ceci. La formation étant ce qu’elle est, nous y avons tous été soumis, il était légitime que les sténographes de la fin du XIXe siècle aient décidé de découper le discours français selon les conventions scolaires pour la scansion du vers. C’est au moins une référence culturelle commune, largement partagée, bien régulée.

Mais,

(a) Pour me répéter, il est tout de même bizarre de traiter le français usuel de 1900 (ou de 1980) comme du français littéraire conventionnel déjà très archaïque en 1650 par rapport au français parlé du temps.

C’est en particulier très bizarre de la part de... sténographes.

(b) La convention (on ne peut plus raisonnable) des concepteurs de sténographie a été de faire fi des phénomènes d’enchaînement du français parlé, qui, comme on l’a vu, soudent les mots en groupes « de souffle », chacun étant unifié par un contour intonatif propre (voir mes transcriptions ci-dessus pour le vers 12 du poème de Norge).

Le vrai phonéticien rigoureux devrait effectuer des transcriptions phonologiques par blocs, dans le cas du français. Mais l’objectif du sténographe est différent. Il doit tracer des sténogrammes, et pour ce faire, il est obligé de considérer les mots français, même en contexte sonore, comme des entités autonomes, à peu de choses près comme on le fait en écriture courante. C’est aussi pourquoi il est totalement légitimé à ne tenir aucun compte des liaisons. Pour le phonéticien du français, l’article défini pluriel se présente sous deux formes allomorphiques, /le/ et /lez/, et il est obligé de les distinguer. Le sténographe, lui, serait bien mal inspiré de suivre le linguiste sur son terrain. Il va donc considérer l’article défini pluriel comme un morphème, et décider fictivement que ce morphème {les} se présente sous une seule forme, quels que soient les contextes, la forme la plus simple /le/. La représentation écrite de ce mot donne l’image de ce morphème.

Et pour la même raison, le sténographe va respecter l’autonomie du mot « pomme ». Si bien que, comme entrée à traiter, son système sténographique le considérera toujours comme un monosyllabe constitué d’une concaténation de 3 phonèmes, /pɔm/.

Selon le système ou la variante du système, il y aura 3 signes sténographiques si on note la voyelle, ou 2 signes si on ne note pas la voyelle. Ou même, pendant qu’on y est, un seul signe si on était dans un système où on disposerait d’un signe unitaire pour la séquence /pVm(V)/ et qu’on ne s’alarme pas d’ambiguïtés possibles avec : pâme(nt), paume(s), pûmes.

Ainsi le sténographe, opérant sur l’oral, et compte tenu des conventions rationnelles que je viens de rappeler, ne peut faire autrement que de traiter « pomme » systématiquement comme un monosyllabe oral, /pɔm/, et non pas comme un dissyllabe graphique <po.mme>.

Quand vous dites « une consonne prononcée en fin de mot suivi d'un "e" écrit était obligatoirement considérée comme une syllabe à part entière », et que vous indiquez que vous n’êtes pas choqué, je dirai que pour ma part je suis choqué (enfin, n’exagérons pas), ne serait-ce que pour la raison suivante : une consonne (un segment élémentaire) ne peut pas être une syllabe (une syllabe étant un assemblage de segments, les phonèmes), dans le cas massivement prédominant en français. Pour que le /m/ final de « pomme » soit une attaque de syllabe (mais non pas une syllabe), il faut prononcer le e muet en français standard, ce que justement on ne fait pas. (Ou alors il faut se trouver en cas d’enchaînement avec un mot commençant par une voyelle, ça où le mot perd son autonomie). On ne doit pas jouer sur deux tableaux en même temps, le sonore et l’écrit, et les mixer.

C’est pourquoi je redis ceci. Les conventions de syllabation pour les exercices sont celles qui ont conduit aux annonces officielles de la vitesse en mots par minute, avec la convention artificielle 180 syllabes (graphiques) = 100 mots. Ceci a pour effet, par exemple, que telle « gamme » de sténographie Duployé dans un manuel de Hautefeuille & Ramade (qui ont participé largement à la codification de 1950, comme ils le disent) est annoncée comme comportant 35 mots, alors que j’en compte 42.

Conséquence : si vous dictez ce petit texte en 42 secondes, vous direz avec Hautefeuille & Ramade que l’élève qui la note correctement a une vitesse de 50 mpm. Mais pour n’importe quel linguiste, improvisé ou professionnel, ce sera du 60 mots par minute, donc une vitesse de 20 % plus élevé que pour ces deux auteurs, ce qui n’est pas complètement négligeable.

Bien entendu, les aléas des choix lexicaux font que cette disparité disparaît dans d’autres textes, pour lesquels il n’y a pas de divergence entre le décompte en syllabes de Hautefeuille & Ramade et celui que je ferais, par exemple. Au surplus, ce que je dis pour les e muets vaut pour les diérèses. Syllaber « aviation » en 5 syllabes quand ce mot n’en a que 3, c’est tour de même y aller un peu fort.

Conclusion implacable : les conventions de syllabation sténographiques françaises, établies je suppose au tournant du XXe siècle, sont en *contradiction radicale* avec toute la philosophie de la sténographie. Rien que ça... Ça crève les yeux

Vous comprenez bien que j’ai le plus grand respect pour les sténographes de cette époque, concepteurs st praticiens d’un art d’une haute technicité, mais, pour me répéter, comme souvent, leur haute compétence globale va de pair avec la présence de poches d’incompétence, ou au moins d’amateurisme.

Le fait que ces conventions aient été pieusement transmises pendant des générations sur presque un siècle n’y change rien, même si le durcissement têtu leur confère une patine de vénérabilité et peut-être même un charme suranné, celui des encriers de porcelaine et de la plume Sergent-Major ou Baignol et Farjon de mon enfance (j’ai un cœur, moi aussi, et ne suis pas insensible aux sortilèges de la nostalgie).

Au demeurant, comme je l’ai fait observer, ce n’est pas seulement un observateur extérieur comme moi qui relève certaines bizarreries de la tradition professionnelle, puisque la routine mariée à l’incohérence avait sérieusement troublé le professeur de sténographie Jean Deslogis, qui, à sa manière, avait posé peu après 1950 le problème des décomptes d’une façon assez franche.

Bon, bien entendu, tout ça c’est un peu du pinaillage si on veut, mais, si on se comporte en sociologue et en historien, c’est l’occasion de noter, à nouveau, que les coutumes enseignantes ne sont pas toujours inattaquables.


Note - Normalement, l’oral passe avant l’écrit. L’apparition de l’écriture est « récente », et jusqu’à il n’y a pas si longtemps, la grande majorité des langues n’étaient pas écrites, et même dans les cultures à écriture, la grande majorité de la population ne savait ni lire ni écrire.

Or il existe depuis des millénaires des littératures orales, ou « oratures », et notamment des arts poétiques avec une métrique syllabique. Par exemple les poésies celtiques anciennes, les hymnes en sanskrit védique, la poésie populaire turque, les poésies en chinois, dans diverses langues iraniennes, en tagalog, etc. Les poésies syllabiques anciennes étaient composées par des auteurs ne sachant ni lire ni écrire, et capables de garder en mémoire un nombre énorme de vers. Mais le compte canonique des syllabes ne leur posait pas de problème, car on constate que la syllabe est une entité phonologique intuitive, facilement accessible, considérablement plus que le phonème, qui n’est pas toujours facile à isoler pour qui n’est pas entraîné spécialement a ça.

Ceci vaut pour la zone européenne et pour la France. Un paysan analphabète de l’ancienne France pouvait retenir une poésie syllabique et rimée, la dire et la chanter, tout cela en en comprenant intuitivement les principes structurants, même s’il n’était pas nécessairement capable d’expliciter tout ça de façon claire. Ce que ce paysan illettré faisait sur son français oral, il est paradoxal de voir des sténographes décider de ne pas le faire.
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Zelena



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MessagePosté le: Ven 14 Juin 2019 11:56 am    Sujet du message: Répondre en citant

Pour ma part, une des raisons qui me font tant apprécier la sténographie est la possibilité de considérer la langue française d'un point de vue oral ce qui n'a, pour ainsi dire, jamais été le cas au cours de mes études (ou alors à peine quand on étudiait de la poésie).

Il n'y a pas de raison de relier langue écrite et sténographie de mon point de vue — une des premières caractéristiques de la sténographie étant la concision (d'ailleurs il est plus facile de relire de la sténographie à haute voix).

Néanmoins, il y a quand même une influence de l'écrit même dans la sténographie, sans doute un effet de l'apprentissage de la langue maternelle : inconsciente quand elle est orale, formelle et délibérée quand elle est écrite. En sténographie Gregg, dans le mot "cheveu", les deux voyelles sont notées et devraient êtres identiques si on s'en tient à une conception phonétique. Pourtant, c'est "e" pour la première syllabe et "eu" pour la deuxième…
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fred



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MessagePosté le: Ven 14 Juin 2019 3:18 pm    Sujet du message: Répondre en citant

Les sténographes n'étaient pas phonéticiens (chacun son métier !). Ils pratiquaient donc en fonction de ce qu'ils avaient appris à l'école. De plus, la sténographie, bien qu'elle serve à noter l'oral, est cependant une pratique écrite ! Le but est de remettre ensuite un texte écrit, et non oral, que ce soit une lettre, un rapport, ou une conférence. Que cette interface entre l'oral et l'écrit soit représentée par la sténo, système qui privilégie plus l'écrit que l'oral, est parfaitement normal, vu le but à atteindre, qui est la restitution écrite de l'oral. Il n'est donc pas étonnant ni choquant que l'écrit joue un rôle dans cet art, puisque le but ultime est l'écriture.

Comprenez aussi que la prise en sténogrammes séparés reproduit les mots de la langue, et jamais un ensemble de sons (sauf certains "blocages", pour les expressions courantes assez courtes). L'oral n'est donc pas perçu par les sténographes comme les phonéticiens le comprennent, comme une suite de blocs sonores, mais bien comme une écriture directe, calquée sur l'écriture normale, mais plus rapide, comme le fait aussi le speedwriting. Quoi d'étonnant, alors, à ce que les traditions et les conventions (comme le compte des syllabes) soient tirées de l'écriture ?

Mais imaginons qu'on veuille révolutionner les choses, et que, désormais, on compte les syllabes comme l'on parle aujourd'hui. Qu'est-ce que ça changerait ? Le même texte, compté 100 mm autrefois, serait compté 120 aujourd'hui ; et alors ? La progression pédagogique entre les textes serait-elle différente ? Les capacités obtenues seraient-elles différentes ? Même les examens, seraient-ils différents ?

Un texte qu'on réussissait à 120 mm, il y a 50 ans, serait-il moins bien réussi aujourd'hui, sous prétexte qu'on le compterait à 150 ? Les mêmes textes auraient toujours entre eux les mêmes vitesses relatives. Le fait de changer d'étiquette ne changerait absolument rien pour les pratiquants.

Ne vous laissez pas aussi berner par des déclarations du genre : la sténographie est une écriture phonétique. C'est faux : la sténographie est une écriture qui reproduit les mêmes sons par les mêmes signes (mais pas TOUS les sons), et c'est tout. La façon d'entendre un texte oral et de le reproduire en sténographie n'est pas différente de la façon d'écrire normalement sous la dictée. Un sténographe n'entend jamais que des mots écrits, de même que, sous la dictée, vous divisez le flux sonore en mots dans votre tête !
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Zelena



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MessagePosté le: Ven 14 Juin 2019 6:18 pm    Sujet du message: Répondre en citant

fred a écrit:
Un sténographe n'entend jamais que des mots écrits, de même que, sous la dictée, vous divisez le flux sonore en mots dans votre tête !

J'entends bien. Toute personne qui apprend la sténo a appris auparavant sa propre langue à l'école par le biais de l'écrit. Dès lors il est quasiment impossible de séparer écrit et oral dans la pratique de la langue qu'elle soit écrite ou orale.

Ce que je trouve intéressant, c'est de remettre l'accent sur le son, la pratique de la lecture à haute voix. Cela met un peu plus de "chair" sur cet ensemble de règles et de signes qu'est la langue telle qu'elle nous a été expliquée.
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fred



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MessagePosté le: Sam 15 Juin 2019 10:07 am    Sujet du message: Répondre en citant

La lecture à haute voix, toute intéressante qu'elle soit, n'a pas besoin de la sténo pour se pratiquer, même si, en sténo, elle peut aider à dissiper des doutes. Elle relève donc, à mon avis, d'un autre sujet.

Mais la lecture de la sténo, à haute voix ou surtout silencieuse, est un sujet qui a intéressé certains sténographes qui constataient, à raison, que si l'écriture sténographique était assez bien enseignée, la lecture en était laissée à l'écart. Ils recommandaient donc d'insister autant sur cette partie que sur l'autre, et de s'exercer à lire en sténo avec autant d'application, et en usant si besoin de textes de difficulté graduée, qu'on en mettait à apprendre à écrire.
Il est vrai que certaines sténos sont plus difficiles à relire que d'autres ; d'où la nécessité de s'y entraîner sérieusement.
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mttiro



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MessagePosté le: Dim 16 Juin 2019 1:09 pm    Sujet du message: Répondre en citant

A Zelena :

Votre exemple de « cheveu » tombe très bien.

Je dirais que, selon les locuteurs francophones, la première voyelle est réalisée soit comme une voyelle centrale, soit comme la voyelle de « peur », soit comme la voyelle de « feu ». Donc la réalisation *phonétique* n’est pas unifiée. Cependant cette voyelle a un statut *phonologique* particulier, qui, dans le système français, la distingue de la dernière voyelle de ce mot.

Dans ces conditions, le choix fait pour la Gregg française paraît très justifié.

Il ne faut pas oublier en effet, que, en principe, et en simplifiant, les méthodes sténographiques sont fondées sur la notation des phonèmes (ou des regroupements de phonèmes en archiphonèmes), et non pas sur la notation fine des sons (phones, réalisations phonétiques, speech-sounds). Les phonèmes, c’est ce qui est pertinent pour l’usager de la langue.

C’est même encore un peu plus abstrait que ça. Typiquement, dans la prononciation usuelle, « Pas-de-Calais » a un « de » qui n’est pas prononcé /d/, mais /t/ : on a /patkalɛ/.

Les francophones en ont très rarement conscience. Ils perçoivent /d/, parce que c’est ce qu’ils attendent, et les attentes perceptiuelles ont un impact considérable sur ce qui sera la construction psychique du percept, même si, objectivement, le signal acoustique qui entre dans l’oreille est [t].

Il va de soi que le sténographe ne tient pas compte, et ne doit pas tenir compte de phénomènes de ce genre. Son objectif n’est pas celui du phonéticien / phonologue.
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mttiro



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MessagePosté le: Dim 16 Juin 2019 2:24 pm    Sujet du message: Répondre en citant

Le sténographe peut noter en fait des entités assez abstraites, beaucoup plus que ce qu’on imagine en général.

Prenons le cas de « de », et soyons un peu pédant.

Ce « de » peut être envisagé comme un mot qui ne comprend qu’un *morphème*, noté conventionnellement {de}. Ce morphème, entité assez abstraite dans la hiérarchie linguistique, {de}, se présente sous deux *allomorphes*, selon le contexte droit, savoir de et d’.

Ces deux allomorphes correspondent aux *formes graphiques* <de> et <d’>, lesquelles sont réalisées physiquement sous les formes les plus diverses, en manuscrit et en imprimerie.

Ensuite, si on regarde les représentations *phonologiques* correspondantes à l’allomorphe de, on va trouver ces 3 possibilités comme suite de phonèmes, en fonction du contexte droit :
dans « Golfe de Botnie », on a /də/
dans « Rio de Janeiro », en tempo normal, on a /d/
dans « Pas-de-Calais », on a /t/.

Ensuite, si on regarde la représentation *phonétique* de /də/, comme je l’ai déjà dit, ce sera soit [də] ou approchant, soit [dœ], soit [dø], suivant les locuteurs, tout cela en français standard. Quant au /d/ ou au /t/ mono-consonantique, il pourra être réalisé phonétiquement plutôt comme ceci ou plutôt comme cela suivant le contexte à droite.

Il me semble donc qu’on pourra dire ceci.

Très légitimement, le sténographe va typiquement noter en fait le morphème {de}.

Ensuite toujours aussi légitimement, il va fictivement faire comme si la seule représentation phonologique correspondante était /d/. Il va donc, selon les systèmes, soit utiliser l’unité sténographique prévue pour /d/, soit utiliser un signe spécial, logographique, spécialisé dans la notation du morphème {de}. Enfin même, s’il pratique dans le contexte voulu une omission de certains mots-outils, il va ne rien noter du tout, par exemple dans « le président de la république de Corée » > « président république Corée », et le mot effacé sera automatiquement rétabli au vu du contexte.

Dans cet exemple, certes un peu particulier, mais assez fascinant (si, très au-delà des nécessités sobres de la pédagogie courante, on aime entrer dans les détails de la machinerie), on ne peut certes pas dire que le sténographe note un mot écrit. On ne peut pas dire non plus qu’il note une entité phonologique. Et encore moins dire qu’il note une entité phonétique.

Qu’est-ce que note ici le sténographe ? Il note un mot (lemme) mono-morphémique, donc une représentation linguistique assez abstraite. Et il fait cela pour la raison même qu’il doit remplir un cahier des charges ergonomique.
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mttiro



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MessagePosté le: Dim 16 Juin 2019 2:29 pm    Sujet du message: Répondre en citant

La différence entre le nombre des « mots sténographiques » (ms) et le nombre des « mots linguistiques » (ml) varie suivant la nature et la longueur des textes. Elle peut être quasi-nulle ou bien considérable.

J’ai fait récemment un petit exercice de prise de notes sur un texte bref pour lequel, à cause du faible nombre de e caducs / muets / mobiles, le nombre de ms est à peu de choses près le nombre de ml.

De plus, quand il s’agit d’utiliser les logiciels disponibles sur Internet, on doit être conscient de leurs divergences de comptage. Si je prends trois gros paragraphes d’un texte d’histoire de Fustel de Coulanges et que je le soumets à deux analyseurs de textes en ligne, je constate ceci. Text Analyzer compte 782 mots et un mot moyen de 1,51 syllabe. Textalyser compte 572 mots et un mot moyen de 1,69 syllabes.


Dernière édition par mttiro le Dim 16 Juin 2019 2:54 pm; édité 1 fois
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mttiro



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MessagePosté le: Dim 16 Juin 2019 2:49 pm    Sujet du message: Répondre en citant

Je précise bien que je n’ai pas pour visée de proposer une convention révolutionnaire pour chambouler les habitudes professionnelles de la profession sténographique, d’autant que que cette profession... a disparu.

Je me contente, surtout en historien amateur, d’observer un peu insolemment que les conventions de syllabation des sténographes français établies il y a cent ans, et qui ont perduré jusque vers, disons, 1980, sont à n’en pas douter discutables.

Fred veut généreusement sauver la politique de syllabation suivie par les sténographes d’autrefois et il dit que la sténographie est « calquée sur l'écriture normale ».

Bien sûr que non.

La Teeline, elle, oui, est à la base calquée sur l’écriture normale, ainsi que, antérieurement, la version orthographique de la Current Shorthand de Henry Sweet. Mais ni Aimé Paris, ni Prévost-Delaunay, ni Duployé, ni Pitman, ni Gregg, ni Gabelsberger, ni Stolze, ni DEK, ni Groote, ni... ne sont calquées sur l’écriture normale. Dans le cas du français, avec ses e mobiles, calquer l’écriture normale aurait été une pure folie.

Mais, si vous lisez ce que j’ai écrit plus haut, je pense pouvoir comprendre ce que Fred a à l’esprit. Le sténographe note, de façon idéalisée, des phonèmes, des archiphonèmes, des morphèmes, des mots, des groupes de mots.

Je dis « de façon idéalisée », car, en particulier, le sténographe du français ne note jamais les liaisons. Le linguiste dirait que le sténographe ne tient aucun compte du sandhi externe. C’est cette notation de représentations assez abstraites qui pousse Fred à dire que le sténographe note des mots écrits. Je suis en désaccord avec cette formulation, mais je pense que j’en comprends la visée de fait, qui est correcte.
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