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Brachygraphie dans les manuscrits grecs

 
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mttiro



Inscrit le: 27 Sep 2011
Messages: 362

MessagePosté le: Ven 04 Nov 2011 6:07 pm    Sujet du message: Brachygraphie dans les manuscrits grecs Répondre en citant

Si on veut saisir au vol la parole d'un orateur, ou la pensée qui vous vient, il faut écrire vite : c'est la tachygraphie,
dont la forme la plus aboutie est la sténographie, à côté de diverses techniques d'écriture abrégée, qui n'autorisent pas
des vitesses aussi élevées.

Si on veut écrire avec comme objectif premier l'économie des gestes et / ou le coût du support, en copiant
un manuscrit antérieur, ou en prenant des notes sur un ouvrage qu'on étudie, alors c'est la brachygraphie.
Il y a bien sûr une forte parenté entre brachygraphie (grec "brakhus" = court) et tachygraphie (grec "takhus" = rapide).

Ce qui suit concerne la brachygraphie, surtout grecque. C'est assurément un sujet tangentiel par rapport aux préoccupations
centrales de ce forum, mais j'ai pensé que ça pourrait amuser certains lecteurs.

Une des raisons pour lesquelles la brachygraphie grecque n'est pas un sujet complètement obscur, et cela indépendamment
de l'intérêt propre de l'Empire byzantin (très sous-estimé dans nos contrées, où on s'alimente exclusivement à deux stéréotypes
méprisants et insanes, pas un de plus : le "byzantinisme" et le "nombre d'anges capables de danser sur la pointe d'une aiguille"),
c'est que les œuvres originales littéraires, scientifiques, techniques, historiques, philosophiques ou autres qui nous ont été léguées
par la culture grecque pré-classique, classique, et hellénistique, nous sont parvenues à travers des manuscrits de l'époque byzantine.
C'est grâce à ces scribes médiévaux que nous connaissons, directement dans l'original, Homère, Platon, Hérodote, Archimède,
Ptolémée. Sinon nous n'aurions que quelques pauvres fragments sur des papyrus, et, dans quelques cas, des traductions vers l'arabe,
faites au départ essentiellement par des juifs et des chrétiens, le texte d'origine ayant été détruit après la traduction,
selon l'habitude arabo-musulmane, comme le fait observer par exemple Rémi Brague.

Or la fascination pour nos fameuses notes tironiennes fait négliger les pratiques de technique abréviative (brachygraphie
stricto sensu : "brakhus" = "court") des manuscrits grecs, pour lesquels il est vrai qu'on dispose d'instruments de synthèse
moins évidents que pour le latin (Adriano Cappelli, Dizionario di abbreviature latine ed italiane, etc.). C'est pourquoi
dans l'article "Scribal abbreviation" de Wikipedia, il n'est quasiment pas question du grec.

Heureusement il y a un programme de recherche visant à constituer l'équivalent du Cappelli pour le grec, le Projet Porphyrogénète :
http://www.porphyrogenitus.org/

De cette recherche va sortir un livre compilant les abréviations dans les manuscrits grecs, qui est prévu pour la publication
en 2013 sous le nom "A Lexicon of Abbreviations & Ligatures in Greek Minuscule Hands: ca. 8th century to ca. 1600",
J. Chrysostomides, C. Dendrinos, P. E. Easterling, eds.
http://pure.rhul.ac.uk/portal/en/publications/a-lexicon-of-abbreviations--ligatures-in-greek-minuscule-hands(54c37d1e-dfa0-451c-bf67-08f31de23ae8).html

Pour le moment, en ce qui concerne simplement les ligatures entre lettres grecques, voir par exemple ce tableau :
http://www.fordham.edu/halsall/ikon/greekligs.asp

Je rappelle que, en principe, l'alphabet grec ne se prête pas très bien aux ligatures, et que, normalement, aujourd'hui, il n'y a pas
d'enseignement officiel d'une cursive grecque comparable à des cursives latines comme l'écriture "anglaise" et ses adaptations
plus ou moins personnelles. C'est pourquoi les Grecs se débrouillent chacun à leur manière. Cependant, à date ancienne,
les ligatures entre lettres étaient beaucoup plus pratiquées et institutionnalisées, comme il apparaît dans le tableau ci-dessus.
Vous pouvez voir que ces "ligatures" peuvent effectivement se réduire simplement à des ligatures, ou donner naissance
à une forme nouvelle assez imprévisible.

On va retrouver ce tableau, mais aussi d'autres, sur la page que voici :
http://nttextualcriticism.blogspot.com/2011/03/ligatures-and-tachygraphy.html

Là, vous allez voir quelque chose de plus développé, c'est-à-dire des signes qui sont mis pour des mots entiers. Quelques-uns sont des signes
de style astronomique / astrologique, comme dans la figure 14, où on a de haut en bas : astre, soleil, univers, cercle, droit, Lune, triangle.
Mais d'autres sont des abréviations pour des petits mots grammaticaux de haute fréquence : prépositions, verbe, particules.

Dans la figure 11, notez, à la cinquième ligne, la terminaison "-os", un peu l'équivalent grec de la terminaison latine "-us", qui est abrégée
par un petit rond suspendu au-dessus de la ligne d'écriture.

Sur cette page
http://nttextualcriticism.blogspot.com/2011/03/ligatures-tachygraphy-2.html
a été reproduite une vieille mise au point de 1893, d'un manuel de paléographie grecque, E. M. Thompson, An Introduction to Greek
and Latin Palaeography (1912), qui se trouve ici, dans la Caverne aux trésors bien connue désormais :
http://www.archive.org/stream/greeklatin00thomuoft#page/n3/mode/2up

Dans le manuel de Thompson, on trouve un chapitre (VII) sur les abréviations latines et grecques, à partir d'ici :
http://www.archive.org/stream/greeklatin00thomuoft#page/74/mode/2up

L'auteur est peu convaincu par l'histoire de Xénophon notant les propos de Socrate dans une écriture tachygraphique.

Pour ce qui est de l'économie que permet une certaine dose de brachygraphie, on doit observer ceci. En Europe occidentale, on estime que,
s'il s'agit de parchemin (fait avec des peaux d'animaux : veau, mouton, chèvre, voire écureuil pour les manuscrits les plus précieux), si on voulait
fabriquer deux pages à peu près au format écu (donc un peu en-dessous de notre A2), on pouvait aller jusqu'à devoir utiliser la peau d'un animal.

Ainsi feuilletez la Bible de Souvigny (XIIe siècle), près de 400 feuilles, 30 kilos, actuellement à la Bibliothèque de Moulins :
http://mediatheques.agglo-moulins.fr/bible-souvigny/index.html#/page/1

Il faut avoir conscience que ce que vous voyez, sous la forme de 392 feuillets 56 x 39 cm, a exigé 200 peaux d'animaux, soit 0,5 animal par feuille.
Une bible, c'est 170 peaux de veaux ou 300 peaux de moutons. Mais tout n'était pas toujours aussi dispendieux : un autre ouvrage de 108 folios
de format plus petit, 32,5 x 23,5 cm, a exigé seulement 13 peaux, soit 0,12 animal par feuille, quatre fois moins (source : Jean-François Gilmont,
Une Introduction à l'histoire du livre et de la lecture, 2004). Tout dépend évidemment du format du livre : si vous avez une grande feuille
provenant d'une peau et que vous la pliez en deux (pliage in-folio), vous avez un cahier de deux feuillets, soit quatre pages. Et ainsi de suite.
Un quaternion est composé de huit feuillets, donc seize pages : c'est ce mot "quaternion" qui a donné notre "cahier". Un manuscrit grec regroupant
au moins une partie du Nouveau Testament provenait de 50 à 60 moutons ou chèvres, donc carrément un troupeau entier.

Et ensuite il fallait préparer le parchemin, comme expliqué dans cet excellent cours de l'Université de Montpellier 3 :
http://meticebeta.univ-montp3.fr/lelivre/partie1/le_parchemin.html
http://meticebeta.univ-montp3.fr/lelivre/partie1/prparation_du_parchemin.html
Sur ce même site, il est indiqué que "dès le XIVe siècle, le papier est quatre fois moins cher que le parchemin et, au XVe siècle, devient treize fois moins cher".
Voir aussi :
http://www.biblicalstudies.org.uk/pdf/jma/nts-mss_2_arlandson.pdf

Sous Dioclétien (voir plus bas) un fabricant de parchemin demandait 40 deniers par quaternion, donc, je le rappelle, 16 pages.

C'est ce coût énorme qui explique le grattage de textes pour récupérer le support en s'en servir à nouveau (palimpseste).

Ceci étant le coût du parchemin représentait peut-être 20 % du prix du livre, ou plus pour des grands formats, et après, il fallait rémunérer
les scribes, qui, eux, étaient payés à la ligne. Nous connaissons le tarif dans l'Empire romain, sous Dioclétien (empereur de 284 à 305),
selon l'Edit du maximum, législation tentant de fixer les prix, selon une procédure appelée à un grand avenir politique.
http://ancientcoinsforeducation.org/content/view/79/98/

D'après ce document les copistes étaient censés être payés sur la base de 25 deniers pour 100 lignes de haute qualité, et 20 deniers
pour une moindre qualité, mais nous ne savons pas pour quelle largeur de ligne. Un barbier était payé 2 deniers par client. Un maçon gagnait
50 deniers par jour. Un "instituteur" gagnait 50 deniers par mois par élève. Un professeur de rhétorique, l'équivalent d'un conseiller en communication actuel,
se faisait 250 deniers par mois par étudiant, le flot de baratin étant estimé à sa juste valeur. Les enseignants étaient logés, nourris et habillés.
Un soldat moyen gagnait 1800 deniers par an, mais dans la garde prétorienne c'était 5500 deniers.

Or, on l'a vu 16 pages de parchemin revenaient à 40 deniers.

Une bible complète comme le Codex Sinaiticus, visible ici
http://www.codex-sinaiticus.net/en/manuscript.aspx
Le Codex Sinaiticus comportait à l'origine au moins 730 folios 36 x 38 cm, avec 48 lignes par page, quatre colonnes de 13 caractères
par ligne (c'est peu : cf. le bloc sténo à trait central), soit 2500 lettres par page. Ce manuscrit a dû coûter, rien qu'en copie, 30000 deniers.
La copie du plus court des Evangiles, celui de Marc, coûtait 1600 deniers. [Sources : James Arlandson, Basic facts on producing
New Testament manuscripts, URL donnée ci-dessus ; Roger S. Bagnall, Livres chrétiens antiques d'Egypte]

Quoi qu'il en soit, dans ces conditions, et indépendamment de l'économie de la peine, on peut comprendre que les commanditaires des copies
aient cherché à faire économiser le support. Il faut néanmoins observer que les grands manuscrits étaient commandés par des individus
parfois richissimes, pour qui ces dépenses étaient négligeables.

D'autre part, si, en principe, il est de l'intérêt de celui qui paie le parchemin (qui coûte plus cher que le papyrus, disons deux à trois fois plus)
de préconiser un usage économe du matériau, ce qui devrait favoriser la brachygraphie, d'un autre côté, le scribe est payé à la ligne,
et plus il accumule les lignes pour un contenu textuel donné, plus il va gagner. Si je suis scribe, j'ai intérêt à écrire "Je suis en train de gagner
ma pitance en copiant un texte vachement chouette sur parchemin" plutôt que, disons, "J ss n trn d ggnr m ptnc n cpnt n txt vchment chtt sr prchmn".
De plus, l'utilisateur du document n'a peut-être pas envie de s'user les yeux et le tempérament à déchiffrer des virtuosités brachygraphiques de haut vol.
Mais d'un autre côté, plus j'utilise d'abréviations, plus je vais pouvoir aller vite, et donc plus je vais arriver à accumuler des lignes en une heure,
une journée, et donc plus je vais arrondir mon pécule.

A quel point d'équilibre tendent les contraintes diverses ? Y a-t-il des gens qui ont réalisé des "modélisations" complexes pour essayer de tenir ensemble
toutes les dimensions de cet espace ?

Par ailleurs, les abréviations permettaient-elles une économie vraiment considérable ? Il aurait fallu pour cela avoir recours à une brachygraphie
vraiment poussée. Or si vous essayez par exemple de vous constituer une brachygraphie en réduisant les quelques mots-outils les plus fréquents,
et en y ajoutant des bonus comme la compression de quelques préfixes et suffixes, est-ce que vous allez monter à beaucoup plus que, disons,
20 % à 25 % d'économie ? Est-ce que ça vaut le coût économiquement pour le scribe ?

Bref, je ne peux pas dire que j'y voie très clair sur cette affaire.



Note drolatique

Sur
http://nttextualcriticism.blogspot.com/2011/03/ligatures-tachygraphy-2.html
on a reproduit "Prankish Empire" (Empire farceur) pour "Frankish Empire" (Empire franc). Cette quasi-contrepèterie doit être une farce...
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