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Préhistoire de la tachygraphie moderne (XVIe siècle)

 
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mttiro



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MessagePosté le: Ven 21 Oct 2011 7:37 pm    Sujet du message: Préhistoire de la tachygraphie moderne (XVIe siècle) Répondre en citant

A partir des publications anglaises de Bright, Bales et Wilkins, l'histoire de la tachygraphie moderne commence.
Mais cette histoire est précédée d'une préhistoire en Angleterre et en Allemagne, pendant trois quarts de siècle.
Je parle de "préhistoire", parce que la documentation est essentiellement indirecte, et parce qu'il n'y a pas encore
de traité pour exposer une technique de prise de notes.


1) Préhistoire anglaise : John Jewel

Thomas Allen Reed, dans The Shorthand Writer (Londres, 1892), dit page 17 :
"The commencement of the professional use of Shorthand in modern times cannot be given
with any exactness. It has been suggested that the first piece of professional reporting
in this country was done by no less a person than Bishop Jewel as early as the middle of the i6th century,
before the days of Timothy Bright. That Jewel wrote some kind of Shorthand, possibly of his own invention,
there seems to be no doubt, Judging from the description given of it in a Latin work,
published in 1573 by Lawrence Humphrey, it could hardly have been a mere abbreviated longhand.
"He was always," says the writer, "a tachygraphist and a polygraphist, so that
he could express many things quickly and neatly ; he took down discourses almost to the word " (ad verbum).
This author also says that Jewel wrote " in certain new and peculiar small letters,
the interpretation of which would require another Jewel or an Œdipus."
Among other things reported by Jewel were the lectures of Peter Martyr in 1549, both in England
and in Strasburg. He also acted as one of the official " notaries " at the great disputations of Cranmer,
Latimer and Ridley in Oxford in 1554 on the Sacraments of the Altar. None of Jewel's notes,
however, have come to light, and we have no evidence of the precise nature of the characters he used."

Le personnage dont il est question dans Reed était John Jewel (1522-1571), évêque (anglican) de Salisbury :
http://en.wikipedia.org/wiki/John_Jewel

Lawrence Humphrey (1527-1610) était d'abord à la tête du Magdalen College de l'université d'Oxford :
http://en.wikipedia.org/wiki/Lawrence_Humphrey
Il écrivit une biographie de Jewel publiée en 1573, à laquelle Reed fait allusion :
De Vita et Morte Johannis Juelli : Ejusq. vera Doctrinae Defensio, com Refutatione
quorundam Objectorum, Hardingi, Sanderi, &c.
Quand la reine Elizabeth se rendit à l'Université d'Oxford, l'heureuse souveraine fut régalée
par l'organisation d'un débat théologique par Jewel et Humphrey (à cette époque, on ne débitait pas des sornettes
à la queue des vaches lors du Salon de l'agriculture).

L'épisode de la notation des propos du théologien florentin Pierre Martyr Vermigli (1499-1562) peut effectivement se situer
en 1549, donc pratiquement quarante ans avec la publication du livre de Bright en 1588 (prétendument une sténographie,
mais on a vu qu'on peut entretenir de sérieux doute quant à son efficacité), et un demi-siècle avant la Stenography de Willis,
lorsque Pierre Martyr, devenu professeur à Oxford en 1548 et après, s'exprima en public puis, comme indiqué ci-dessus,
participa à des débats théologiques.
John Jewel avait alors 27 ans, il était Fellow de Corpus Christ College, enseignait, et il aurait disposé
d'une technique tachygraphique. Mais quelle était la nature et l'origine de ces "new and peculiar small letters" ?
Pourquoi les signes utilisés sont qualifiés de "nouveaux" ?


2) Préhistoire allemande : le secrétariat bilingue de Luther (Cruciger, Rörer, Roth, Dietrich)

Malgré la gloire sténographique des Anglais, qui allait assurer leur suprématie pendant longtemps,
dans les attestations, en fait, à l'époque moderne, c'est aux aux Allemands que revient l'antériorité.

Il faut en effet mentionner le cas remarquable de l'équipe des scribes et secrétaires de Martin Luther,
pour les sermons (Kirchenpostil), les cours à l'Université de Wittenberg, et pour les propos journaliers (les Propos de table, Tischreden).
A partir de 1510, Luther prêchait à Wittenberg deux ou trois fois par semaine. Sa méthode consistait à préparer un plan,
mais à ne pas rédiger le sermon entièrement. Il y avait ainsi une part d'improvisation, pour laquelle Luther
avait une justification, s'agissant d'un phénomène connu de tous ceux qui ont eu à prendre la parole en public :
"Notre Seigneur Dieu désire être lui-même le prédicateur, car les prédicateurs s'égarent souvent dans leurs notes,
si bien qu'il n'arrivent pas à continuer ce qu'ils ont commencé. Il m'est souvent arrivé que mes meilleurs plans
n'aboutissent à rien. Au contraire, quand j'étais le moins préparé, c'est là que mes mots coulaient bien durant le sermon"
(Propos de table, fin 1536). On ajoutera que, d'après les Propos de table (n° 405 de la traduction anglaise partielle
de William Hazlitt junior, 1848), Luther préconisait de parler assez lentement, ce qui augmentait l'efficacité du sermon sur les auditeurs,
et il rapportait les propos de Sénèque sur Cicéron, disant que ce dernier parlait sans se hâter excessivement.

D'après les observations
http://en.wikipedia.org/wiki/Words_per_minute
les acteurs qui enregistrent des livres audio sont censés parler à 150 mots minutes, tandis que les "présentation Powerpoint"
se feraient vers 100 mots minute. On peut donc imaginer que Luther était volontairement en-dessous, ce qui
devait faciliter le travail des scribes, sans pour autant le rendre très aisé.
En outre Luther était d'avis que les sermons ne doivent pas être trop longs (n° 393), et qu'ils doivent utiliser
des mots simples (n° 409) et éviter la prétention oratoire pour éblouir les auditeurs (n° 424).
De plus les scribes avaient une grande habitude du style de Luther, de ses particularités,
et n'avaient pas à sauter d'un orateur à un autre comme, disons, les sténographes parlementaires.

Dans l'équipe de secrétariat de Luther, le plus connu est peut-être Caspar Cruciger (Crutziger, Creuziger, Kreutzer, etc.),
dit l'Ancien (1504-1548), qui est parfois le seul cité dans les présentations rapides.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Caspar_Cruciger_l%27Ancien

Par curiosité, voici à quoi ressemble l'écriture et la pratique abréviative traditionnelle modérée de Cruciger
dans une lettre envoyée de Wittenberg en 1544 à Velt Dietrich (un autre scribe de Luther,
co-éditeur des sermons de Luther avec Cruciger) qui est alors à Nuremberg.
Cette lettre est rédigée en latin bien que l'auteur et le récipiendaire (latinisé en "Vitus Theodorus" = Velt Dietrich)
soient tous les deux tout ce qu'il y a de plus allemand :
http://www.pitts.emory.edu/collections/mss138/mss138scans.pdf
C'est un peu comme si, en 2011, un prêtre français écrivait à un autre prêtre français en rédigeant sa lettre en anglais.
Ou, tout simplement, comme si le présent Forum du Petit sténographe était intégralement en anglais.
A la différence toutefois, qui n'est pas négligeable sociolinguistiquement, que le latin n'était la langue maternelle de personne,
mais une langue auxiliaire savante internationale, écrite mais également parlée.

Suivant l'usage du temps, on observera la rémanence de quelques abréviations, en particulier pour
les fins de mots. On trouve aussi quelquefois le classique "p" surmonté d'un trait en début de mot, pour le préfixe "pre-" etc. :
par exemple à la première page (l'équivalent de notre adresse sur l'enveloppe), à la ligne 3,
"pclaro viro" (à l'homme illustre), sauf erreur. Voir aussi page 3, premier mot de la ligne 16
On lit [n'étant pas paléographe, je ne comprend pas le deuxième mot de la ligne 1, donc je laisse le début] :
Vito Theodoro
concionatori
in Ecclesia Nori-
burgensi, amico
et fratri suo
cariss"
(A Velt Dietrich, pasteur [prédicateur] de l'église de Nuremberg, son ami et frère très cher)
Et on remarque que "carissimo" est mécaniquement abrégé, un peu comme si on écrivait, mettons,
"Chr cfrère" pour "Cher confrère".

En plus de Cruciger, et de Velt Dietrich, on connaît aussi Georg Rörer (Röhrer, Rorarius en latinisation chic, 1492-1557),
le premier religieux ordonné par Luther en 1527. Voir l'article d'Eduard Jacobs dans Allgemeine Deutsche Biographie, 1907
http://de.wikisource.org/wiki/ADB:Rörer,_Georg
On sait par exemple que Rörer avait pris tachygraphiquement les cours de Luther sur l'Epitre aux Galates en 1531
(édité ensuite en latin en 1535), même si Bucer dit que c'est Cruciger qui s'était acquitté de la tâche :
http://www.doria.fi/bitstream/handle/10024/29221/MikkonenJuha.pdf?sequence=3
Malgré, ou à cause de, sa réputation de "Schnellschreiber" efficace, rapide et précis, les notes de Rörer
passaient pour difficiles à lire.
http://www.urmel-dl.de/Projekte/SammlungGeorgRörer/GeorgRörer%281492_1557%29/Biographie.html
http://www.urmel-dl.de/Projekt/SammlungGeorgRörer/GeorgRörer(1492_1557)/GeschichtederSammlung.html

On connaît également le nom de Stephan Roth (1492-1546), qui fut entre autres choses "notarius publicus",
secrétaire de la mairie de Zwickau.
On a de lui pas moins de 4000 lettres, mais j'ignore quelle proportion est rédigée en latin.
Voir l'article de Paul Gottfried Mitzschke dans Allgemeine Deutsche Biographie, 1907 ;
Mitzschke est aussi l'auteur de : Stephan Roth, ein Gescwindschreiber des Reformationszeitalters, 1895,
que je n'ai pas pu consulter.
http://de.wikisource.org/wiki/ADB:Roth,_Stephan_(Schulmann)
http://www.zwickau.de/de/tourismus/stadtgeschichte/persoenlichkeiten/StephanRoth.php

Noter également Andreas Poach / Poch (1516-1585), éditeur des sermons.
http://de.wikisource.org/wiki/ADB:Poach,_Andreas

Le travail d'enregistrement avait commencé dès 1522, ce qui fait que les sermons des douze années antérieures
sont mal connus, tandis qu'à partir de 1522 on dispose de transcriptions de qualité.

Ces prises de notes ont donc commencé 66 ans avant Bright, et 80 ans avant que Willis ne publie sa Stenography.

Je n'ai pas pu consulter des ouvrages comme les suivants, mais, s'agissant de la prise de notes, la substance en est reprise ailleurs :
Kurt Dewischeit, Georg Rörer, ein Gescwindschreiber Luthers, Berlin, 1899
Georg Müller, article Rörer dans Realenzyklopädie fü protestantische Theologie und Kirche, vol. 24, Leipzig 1913, pp. 25-34

Quelle était alors la technique tachygraphique de ces scribes ? Je dis "technique", parce que "système" serait une caractérisation
un peu abusive. Ceci n'enlève rien, on va le voir, à la virtuosité de ces humanistes, et à la gratitude qu'on leur doit.

D'après l'article d'Eduard Jacobs sur Rörer cité plus haut, la technique impliquait la gymnastique polyglotte suivante :
utiliser des abréviations latines pour ce que disait Luther (en allemand mais aussi en latin), puis les reconvertir
en allemand pour la version au propre. Il s'agit évidemment des abréviations de la tradition "tironienne",
ou en tout cas de ce qui en reste à la Renaissance.

La description que fait Mitzschke de la technique de Roth est similaire. Les transcriptions de Roth présentent donc
un étrange mélange de latin et d'allemand, qu'on trouve aussi dans des documents qu'on trouve dans la bibliothèque
de l'école de Zwickau. Et Mitzschke observe la même façon de travailler chez Cruciger, Rörer, Dietrich, Poach.

Ce type de passage d'une langue à l'autre exige une certaine virtuosité,
qui, à vrai dire, n'est pas rare dans les sociétés plus ou moins bilingues. Par exemple à date ancienne, les lettrés japonais
écrivaient des textes en chinois, mais ils oralisaient ces textes en japonais selon un processus de traduction instantanée,
non seulement en convertissant les mots, mais aussi en rétablissant l'ordre syntaxique voulu (qui diffère entre chinois et japonais).
Nos humanistes complètement bilingues allemand / latin (sans compter, pour plus d'un, le grec et même l'hébreu) s'adonnaient sans doute
assez facilement à ces passages. Dans les Propos de table également, on voit Luther passer de l'allemand au latin. Et d'ailleurs
Luther lui-même, évidemment parfaitement conscient de ce comportement, mentionne la chose dans ses propos rapportés.
Sur ce genre de passage d'une langue à l'autre :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Alternance_de_code_linguistique
http://en.wikipedia.org/wiki/Code-switching
http://www.accessmylibrary.com/article-1G1-134211369/historical-study-codeswitching-writing.html
http://www.centerslo.net/files/File/simpozij/sim20/cejka.pdf

La chose était tellement naturelle que la latinisation des noms n'était au fond pas une pure affectation. Ce signe correspondait
à une intégration profonde du latin à la personnalité des intéressés. C'est pourquoi on parlait de
de Johannes Œcolampadius, de Philippus Melanchton (le fin du fin : prénom latinisé, plus patronyme
grécisé, Melanchthon = Schwarzerd = Terrenoire), Johannes Calvinus (Jehan Chauvin, notre Calvin, par rétro-francisation
de la latinisation de Jehan Chauvin), et, on l'a vu, de Vitus Theodorus, de Rorarius, et, bien entendu,
de Martinus Lutherus. Même chose côté catholique : Desiderius Erasmus Roterodamus (Erasme est encore appelé
Erasmus en anglais, en allemand), Thomas Morus, Johannes Cochlaeus, Fridericus Nausea (Friedrich Grau).
Idem pour le juriste Claudius Cantiuncula = Claude Chansonnette.

C'est dans ce milieu qu'a été utilisé la technique de prise de notes de l'escouade secrétariale de Luther,
qui nous paraît si curieuse, mais qui était certainement assez peu étonnante pour ces polyglottes.
Ce qui devait éblouir les profanes de la tachygraphie, ce n'était probablement pas le principe même
du "code-switching" dans la prise de notes, mais l'étourdissante rapidité avec laquelle elle était opérée
par les praticiens les plus réputés.

Ainsi, on le voit clairement, évoquer à ce propos une "sténographie", comme on le fait trop souvent, est une erreur caractérisée,
car ce mot évoque des systèmes constitués, presque toujours avec des symboles graphiques spéciaux,
géométriques ou cursifs, dans la postérité de Willis ou de Gabelsberger. Or les scribes de Wittenberg n'étaient vraiment en rien
des praticiens d'outils comme les sténographies Prévost-Delauney ou Gregg.
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